Le 10 mars dernier, l'ancien président des États Unis, Bill Clinton a évoqué, devant la Commission des affaires étrangères du Sénat américain, le rôle que son administration a joué dans l'exportation vers Haïti de denrées alimentaires américaines subventionnées, profitant du fait que la baisse des droits de douane était une des conditions attachées aux prêts du Fonds monétaire international (FMI) et de la Banque mondiale.

Le riz américain, un des produits exportés, était moins cher que les variétés cultivées sur place, et a ainsi contribué à l'effondrement de l'industrie du riz dans le pays : en 1998, l'offre de riz en Haïti était produite à 47% à l'intérieur du pays, contre seulement 15% en 2008.

La capacité agricole a également été fragilisée par le flot d'aide alimentaire envoyée pour faire face aux crises humanitaires, dont une partie s'est retrouvée sur les marchés locaux. « C'était une erreur. à laquelle j'ai contribué. Je dois vivre chaque jour avec les conséquences du fait qu'Haïti ait perdu la capacité de produire du riz pour nourrir sa population, à cause de ce que j'ai fait, moi et personne d'autre », a dit M. Clinton à la commission présidée par le Sénateur John F. Kerry.

« Je pense que c'est extrêmement significatif », a dit Mark Weisbrot, co-directeur du Centre de recherche sur la politique économique (Centre for Economic Policy Research, CEPR), basé à Washington, en réaction aux déclarations de M. Clinton. « Il est très rare qu'un ancien président présente ses excuses pour quelque chose qu'il a fait ».

Le CEPR a également appelé la communauté internationale à acheter toute la récolte de riz haïtienne durant les deux prochaines années, ce qui représenterait 2,35 pour cent du total des promesses d'aide humanitaire actuelles. Cependant, il faut veiller à ce que « ces achats au niveau du producteur » ne perturbent pas les réseaux de distribution existants, a dit le CEPR. « Heureusement, de nombreux agriculteurs haïtiens sont organisés en coopératives, réseaux ou autres organisations. Les donateurs internationaux pourraient, et devraient, travailler avec ces organisations et agriculteurs pour élaborer un plan visant à acheter tout le riz produit localement et à le distribuer sous forme d'aide alimentaire ».

Pour Gerald Murray, anthropologue à l'Université de Floride à Gainesville, qui étudie l'agriculture haïtienne, la distribution de nourriture gratuite est nécessaire pendant les périodes de crise humanitaire, mais les déclarations de M. Clinton reflètent selon lui une prise de conscience du fait « que l'économie agricole doit être soutenue, et que cela ne se fait pas en inondant le pays de nourriture gratuite », à moins que celle-ci soit achetée à des agriculteurs locaux.

« Je pense qu'il s'agit d'une immense ouverture », a dit Neil Watkins, directeur des politiques et des campagnes d'ActionAid USA, au sujet du mea culpa de M. Clinton. « Il a, au minimum, attiré l'attention sur le besoin urgent de changement dans la politique américaine. qui a gravement nui à la production locale en Haïti. Nous pouvons aider Haïti à nourrir ses habitants en rendant plus flexible la manière dont nous apportons l'aide alimentaire, ce qui aidera le pays à se relever et à se reconstruire sur le long terme ».

Le Congrès américain examine en ce moment une proposition de l'administration de Barack Obama concernant l'octroi d'une aide de 2,8 milliards de dollars à Haïti, et M. Watkins, ainsi que les représentants de 33 organisations de développement, groupes de défense des droits humains et organisations religieuses, ont fait pression pour que cette aide soit distribuée d'une manière différente par le gouvernement. La quasi totalité de l'aide alimentaire des Etats-Unis est produite par l'industrie agroalimentaire américaine.

Dans une lettre adressée le 12 avril aux leaders du congrès, le groupe de lobbying a demandé « une plus grande flexibilité dans la manière dont [les Etats-Unis distribuent] l'aide alimentaire, en permettant l'achat local ou régional de l'aide alimentaire d'urgence pour Haïti, et le recours à des formes d'aide non alimentaires, telles que les bons, les transferts d'argent ou les programmes de protection sociale ».

Certains signes indiquent que la politique américaine pourrait être en train d'évoluer. Cette évolution est en accord avec les souhaits exprimés par le gouvernement haïtien, le président René Préval a dit espérer que l'aide alimentaire d'urgence venant de l'étranger prendrait bientôt fin : « Si la nourriture et l'eau continuent à être envoyées de l'étranger, cela nuira à la production nationale et au commerce haïtien », a-t-il dit.

RIN/N/ Radio Métropole Haïti